01 octobre 2007

MANIERE DE VOIR : LES DROITES AU POUVOIR

PS_RG_MANIERE_VOIRLa domination des droites a pris une ampleur que l’élection de M. Nicolas Sarkozy n’a fait que confirmer. Les succès électoraux sous-estiment même cette domination, puisque les partis de gauche abandonnent quelques-uns de leurs principes et, au prétexte d’une "droitisation" des esprits, adoptent ceux de l’adversaire dans l’espoir d’un éventuel accès au pouvoir. Le revirement de certains des derniers Etats dits révolutionnaires est encore plus spectaculaire. Ce numéro de Manière de voir, coordonné par Serge Halimi, a le mérite d’explorer un phénomène massif et divers, qui justifie le pluriel.

Longtemps, les droites françaises refusèrent d’être classées à droite, selon la logique du « sinistrisme », cette inclination vers la gauche conçue après la Libération comme la pente naturelle de la politique dans ce pays. Gilbert Comte décrit ce stigmate d’autrefois, bien révolu depuis que l’inclination à droite est devenue un nouveau chic. Ce retournement préparé de longue date fut aperçu d’aussi longue date. En 1976, dans son analyse critique d’un essai rapide comme il en parut à foison, Claude Bourdet montrait combien quelques intellectuels médiatiques s’acharnaient déjà à renverser une gauche dénoncée comme liberticide. Pas au point cependant d’empêcher une montée des droites dont les modalités ont été étudiées depuis les années 1970 : alliance des vieux conservateurs religieux avec les libéraux aux Etats-Unis (Marie-France Toinet), dont M. George W. Bush est toujours le bénéficiaire ; survivance de l’inspiration maurrassienne en Amérique latine (Miguel Rojas-Mix) ; retour d’un catholicisme autoritaire en Pologne (Ignacio Ramonet).

Sans oublier les vieilles visions inégalitaires revisitées par Samuel Huntington (Claude Julien) ou les sophismes sur les effets pervers de l’Etat-providence destinés à justifier les inégalités. Dans cette offensive générale, les droites ont repris aux progressistes le volontarisme politique jusqu’à prétendre incarner la révolution, oubliant les antécédents nauséeux de la révolution conservatrice de l’entre-deux-guerres (Christian de Brie).

Les idées n’ont pas de force propre mais seulement celle des groupes sociaux (Etats, classes, entreprises) qui les portent. La réussite de la « science économique », dont le prix de la Banque de Suède (ayant usurpé le titre de Nobel) couronnant les ultralibéraux comme Friedrich von Hayek et Milton Friedman, est la partie la plus noble d’une conquête. Il a cependant fallu d’autres épreuves, comme la défaite des mineurs de l’Angleterre thatchérienne (Maurice Lemoine) ou, de manière quotidienne, l’action des entreprises qui, au nom de la concurrence, engagent leurs salariés dans une infernale course en avant et substituent le discours du management à celui du service public (Gilles Balbastre). L’alliance de la vieille et de la nouvelle droite dans la révolution conservatrice paraissait improbable. Elle fut cimentée par des bénéfices concrets, comme la diminution des prélèvements sur les plus riches et autre "paquet fiscal". La critique lucide de John Kenneth Galbraith n’y peut rien, pas plus que celle d’Albert O. Hirschman, qui démontra combien, sous des habits neufs, la rhétorique réactionnaire se déclinait sur deux siècles.

Ratiocinations sur la nature humaine et foi obscure dans les vertus providentielles du marché confirment la médiocrité intellectuelle des nouveaux maîtres. N’est-ce pas aussi une recette de leur succès ? La domination des moyens de communication en a propagé le goût. Exemple de la concentration privée de la propriété des médias, l’empire Berlusconi en donne une illustration presque caricaturale (Pierre Musso et Guy Pineau). Cette concentration a coïncidé avec une vision du spectacle pour le « petit peuple », perceptible dans les séries télé de l’ère Reagan (Serge Halimi), dans les émissions flattant le narcissisme, dans l’occultation du monde du travail (Joëlle Stechel), enfin dans les programmes "didactiques" destinés à faire comprendre la force des nécessités au public ignorant (Pierre Rimbert), en espérant ainsi précipiter un retour à l’ordre (Pierre Dommergues).

Comprendre reste un bon remède à l’amertume... en attendant que l’histoire corrige une pauvre philosophie de l’histoire.

Source : Alain Garrigou, "Recettes et limites d'un succès", Manière de voir, n° 95, "Les droites au pouvoir", octobre-novembre 2007. Alain Garrigou est Professeur de science politique à l’université Paris-X-Nanterre, auteur d’une Histoire sociale du suffrage universel en France, Paris, Seuil, 2002, et de l’essai Les Elites contre la République : Sciences Po et l’ENA, La Découverte, Paris, 2001.

Site : http://www.monde-diplomatique.fr/mav/95/

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