04 octobre 2007

LA DIVERSITE, A RECULONS, PAR MICHEL WIEVIORKA

MICHEL_WIEVIORKALe 10 octobre, la Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI) sera ouverte au public - une inauguration sans présence officielle forte, comme si le pouvoir ne souhaitait pas valoriser l'événement. Le durcissement actuel de la politique de l'immigration, qui n'est pas une surprise, s'accommode mal, en effet, du projet de la CNHI d'apporter par le savoir historique des connaissances susceptibles de mettre en cause les représentations de l'immigration qui sont celles du pouvoir : une source de difficultés sociales (la violence des banlieues, la délinquance) et une menace pour la nation et pour la République (avec l'ethnicisation de la vie collective, le communautarisme, voire le terrorisme).

La démission, le 18 mai 2007, d'historiens qui avaient contribué à mettre en place la CNHI et protestaient contre l'association, dans le nom d'un même ministère, de l'immigration et de l'identité nationale, a déjà illustré la distance qui sépare le projet du nouveau musée des orientations d'un pouvoir dont la politique d'ouverture se fait aussi sur sa droite, vers l'électorat du Front national.

Un pas spectaculaire dans ce durcissement a été franchi sous l'impulsion du député Thierry Mariani, avec la possibilité offerte aux demandeurs du regroupement familial d'utiliser des tests génétiques pour preuve de filiation. Sous réserve des péripéties parlementaires de cet amendement, il deviendrait légal de promouvoir pour les immigrés le recours à des méthodes que nous interdisons pour nos nationaux, selon la loi de bioéthique de 1994.

Cette évolution s'inscrit elle-même dans un contexte général qui a profondément changé en quelques années. Longtemps, la question de l'immigration a d'abord été celle de l'intégration difficile des enfants d'origine maghrébine, en lien avec des inquiétudes relatives à l'islam, devenu la deuxième religion du pays. Elle a comporté aussi l'émergence d'un racisme "différencialiste" ou "culturel" qui tend non pas à inférioriser les Maghrébins pour mieux les exploiter, comme au temps des industries taylorisées, grosses consommatrices de main-d'oeuvre non qualifiée, mais à rejeter leurs enfants, accusés de véhiculer une culture arabe ou musulmane supposée irréductible et dangereuse pour les valeurs de la nation et de la République.

Nous n'en sommes plus là. Divers groupes se réclament d'une mémoire, de souffrances historiques et d'un statut de victime pour mettre en cause le récit national, reconnaissance des torts subis par le passé, et dénoncer d'éventuelles discriminations.

Les figures du "beur" et de la "beurette" cèdent du terrain, au profit d'une assez grande variété d'autres identités, parmi lesquelles celle du Noir - qu'il soit en provenance d'Afrique subsaharienne, Antillais, ou autre. En même temps, le racisme redevient classique, adossé à la couleur de la peau. Simultanément, le terme de "diversité" se diffuse. Il permet d'évoquer une pluralité d'"ethnies" ou de "races", autant que de cultures, sous une forme euphémique, qui dédramatise quelque peu les problèmes et leurs enjeux.

Et, alors qu'un pourcentage considérable des Noirs vivant en France sont français, c'est dans une loi sur l'immigration, la dernière, qu'est introduit un amendement pour autoriser l'établissement de statistiques "raciales" ou "ethniques". Il serait désormais possible, sous le contrôle de la CNIL, de procéder à des mesures de "la diversité des origines des personnes, de la discrimination et de l'intégration".

Le thème des discriminations ne s'est lui-même imposé que récemment dans le débat public, comme dans la pratique administrative. Il marque un déplacement du coeur de la lutte antiraciste, passée du combat idéologico-politique contre le Front national au combat pratique contre les discriminations. Mais qui est discriminé, comment ? Face à ces questions, tout bouge très vite. Dans le passé, des groupes minoritaires ont pu se compter, discrètement, sans tapage médiatique. Les solides travaux de Sergio Della Pergola et Doris Bensimon, notamment, ont apporté depuis longtemps un éclairage démographique précis sur les juifs de France, sans que personne s'en plaigne.

Mais la fragmentation culturelle d'aujourd'hui encourage certains groupes à se dénombrer et à produire des données quantitatives pour peser dans le débat public, alimenter des revendications, dénoncer chiffres à l'appui les discriminations. On se souvient, à cet égard, du scandale provoqué par la publication en janvier 2006 d'un sondage sur les Noirs de France et les discriminations dont ils sont victimes, à l'initiative du Conseil représentatif des associations noires (CRAN).

L'amendement autorisant désormais d'établir des statistiques "ethniques" sonne donc comme une défaite pour les plus ardents républicains qui en soulignaient hier encore les dangers (simplification à outrance de la "diversité", légitimation de la notion de "race" et de politiques de quotas raciaux ou ethniques, etc.). Pourtant, cet amendement ne signifie-t-il pas, à l'opposé, le triomphe d'une étrange coalition de fait, où se mêlent les pulsions réactionnaires et racistes des uns et les orientations progressistes des autres, ceux qui veulent s'appuyer sur des "statistiques de la diversité" pour mieux combattre les discriminations ? Toujours est-il que leur établissement semble inéluctable.

Le débat n'est pas clos pour autant. Il ne peut plus prendre la forme manichéenne d'un choc entre "républicains" et "multiculturalistes". D'autant qu'on n'interdira pas plus demain qu'hier à des associations de produire des données statistiques sur ceux qu'elles entendent représenter.

Le moment est venu non plus de s'opposer de front aux "statistiques de la diversité", mais de réfléchir aux conditions de leur élaboration et à leur usage pratique : elles peuvent apporter beaucoup à la lutte contre les discriminations, ou bien, au contraire, venir à l'appui des pires politiques, notamment en matière d'immigration. Le débat a jusqu'ici plutôt traversé le clivage classique gauche-droite, il pourrait désormais l'animer.

La levée de l'interdit, aussi ambiguë qu'elle soit, rend possible de distinguer une vision de gauche, distincte d'une vision de droite, dans la reconnaissance chiffrée des différences et des discriminations qui se fondent sur elles.

Source : Le Monde en date du vendredi 05 septembre 2007. Michel Wieviorka est Président de l'Association internationale de sociologie, directeur d'études à l'EHESS, directeur du Cadis. Photographie de Tina Mérandon.

Posté par AMBROISE_NPS à 18:30 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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