25 janvier 2008

MARC LAZAR : "UNE GRAVE DEFAITE DU CENTRE-GAUCHE EN ITALIE"

PS_NPS_11_MARC_LAZARAprès la démission jeudi de Romano Prodi, Giorgio Napolitano, le président de la république italienne a entamé vendredi des tractations pour trouver une issue à la crise politique. Jusqu'à mardi, le chef de l'Etat va consulter les responsables politiques afin de déterminer s'il doit appeler à des élections anticipées ou à la formation d'un gouvernement de transition.

Pourquoi Romano Prodi a voulu à tout prix aller devant le Sénat pour demander la confiance des sénateurs alors qu’il était presque assuré de ne pas l’obtenir ? N’est-ce pas une forme de suicide politique ?

C’est surprenant en effet. Il y a un côté bravache et un double-calcul chez Prodi. Je crois qu’il a pensé que l’issue du vote pouvait être positive pour lui, qu’un pari était possible en retournant quelques sénateurs. Ensuite, il a voulu montrer sa cohérence et afficher sa responsabilité devant les parlementaires, les électeurs et la nation.

Comment expliquer que le Parti démocratique, pilier de la majorité, se soit montré aussi peu solidaire de Romano Prodi ?

Le centre gauche paye très cher ses profondes divisions. Cette coalition avait été bâtie de bric et de broc (en 2006, ndlr) avec des gens qui vont de l’extrême gauche aux catholiques conservateurs très proches du Vatican, avec toutes les nuances de la gauche ex-communiste et ex-socialiste. Cette alliance n’était cimentée que par une seule chose: son hostilité à Berlusconi.

Dès le début, cette coalition était menacée.

Oui, le vers était dans le fruit dès le départ. Il y avait des désaccords de fond idéologiques, par exemple sur le Pacs italien. Et il y a bien d’autres motifs de désaccord sur les retraites, sur les politiques sociales, sur la politique étrangère, etc. Après, chaque parti cherche à défendre ses intérêts. Prodi s’est donc épuisé dans des négociations, des tractations sans fin. Il ne faut jamais oublier que le centre-gauche ne l’a emporté en 2006 que de 26.000 voix à la Chambre des députés et a perdu au Sénat tout en ayant une majorité de deux sénateurs. La majorité était donc très courte. A la moindre étincelle, la coalition pouvait exploser. Nous y sommes.

Malgré tout, une dynamique existait au centre-gauche avec la création du Parti démocratique et la désignation de Walter Veltroni pour diriger ce nouveau grand parti ?

Il y a effectivement une dynamique innovante avec la constitution du Parti démocratique parce que le PD cherche à simplifier le système électoral, à répondre au malaise démocratique et à déplacer les frontières entre la gauche et le centre. Il s’agit d’inventer une nouvelle culture politique. Mais cette innovation a perturbé le centre-gauche. D’une part, les petits partis ont très peur de la tentation hégémonique du PD. Une forme de concurrence s’est instaurée d’autre part entre le PD, dirigé par Veltroni, et le gouvernement. Veltroni soutenait la politique de Prodi pour gagner du temps afin de construire le parti, tout en cherchant à s’en démarquer, par exemple en exigeant une accélération des réformes.

Quel est le bilan des vingt mois de Romano Prodi à la présidence du Conseil ?

Il est très mitigé, mais, encore une fois, ce gouvernement a travaillé dans des conditions épouvantables: courte majorité, coalition divisée, fragmentation des partis, gouvernement pléthorique, une opposition obsédée par un désir de vengeance car Berlusconi considère qu’il s’est fait voler la victoire en 2006. Malgré cela, l’Italie a retrouvé une crédibilité internationale et européenne. Les finances ont été assainies, une libéralisation de certains secteurs a été lancée, des politiques de soutien aux plus défavorisées ont été mises en place. Mais les électeurs du centre-gauche ont été grandement déçus. Rien n’a été véritablement fait pour l’enseignement supérieur et la formation d’excellence, alors que cela avait été érigé comme une priorité.

La loi sur le conflit d’intérêt, en souffrance depuis des années, n’a pas été votée. Le centre-gauche n’a pas osé affronter le Vatican et l’ose de moins en moins, notamment sur les questions de société. La laïcité divise très profondément le parti démocratique. C’est une défaite très grave du centre-gauche à laquelle on assiste.

Est-ce le retour annoncé de Berlusconi, malgré son âge, son discrédit, ses soucis de santé? N’est-ce pas l’occasion de voir émerger de nouveaux leaders à droite ?

Non. A priori, la droite peut l’emporter largement. En 2006, la moitié du pays était derrière la droite. Ce bloc demeure. Berlusconi a créé un bloc social autour de lui, de différents horizons, qui n’est pas désagrégé. L’électorat du centre-gauche est dépité, effrayé de voir que ses leaders sont en train de s’entre-tuer.

Et puis, surtout, qui va diriger la campagne du centre-gauche? Veltroni? C’est trop tôt. Cela ouvre la voie à Berlusconi. Il n’apparaîtra pas comme un homme neuf mais, lui, comme un président du Conseil qui a pu rester cinq ans au pouvoir (2001-2006). Il pourrait se poser en leader responsable, garant de la stabilité. Il est incontournable. L’Italie s’apprête peut-être à passer sous l’autorité de Silvio Berlusconi, même si, lui aussi, aura des problèmes de coalition à régler. Ce pays est réellement à la dérive. Et les Italiens sont fatigués par leur classe politique car ils attendent des décisions et plus de transparence.

Source : Libération en date du Vendredi 25 janvier 2008. Professeur à Sciences-po à l'université Luiss de Rome (il avait signé L'Italie à la dérive, editions, Perrin en 2006), Marc Lazar tire les enseignements de la démission du président du Conseil italien.

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