20 mai 2008

"LES REFORMES MISES EN OEUVRE SONT INEGALITAIRES"

Le revenu de solidarité active (RSA) est censé garantir que tout retour au travail donne lieu à une augmentation de revenu. Pour financer ce projet de 13 milliards d'euros destiné à remplacer la plupart des minima sociaux (RMI, allocation de parent isolé, etc.), M. Sarkozy veut redéployer notamment les fonds de la prime pour l'emploi (PPE), qui profite à 8,5 millions de ménages modestes. Patrick Savidan critique la politique de redistribution du gouvernement.

Qu'en pensez-vous du financement du RSA par redéploiement de la PPE ?

Financer le RSA en puisant dans les ressources de foyers aux revenus modestes me paraît une faute politique assez sérieuse. Il faut la remettre en perspective par rapport au système de redistribution, de plus en plus polarisé. Ainsi, après transferts, le revenu annuel moyen des 20 % de foyers les moins riches augmente de 40 %. Les 20 % les plus riches voient, eux, leurs revenus moyens diminuer de 22 %. Certains contribuent donc massivement au système de redistribution, tandis que d'autres en bénéficient massivement.

Problème : les ménages qui se situent entre ces deux tranches sont également des contributeurs nets. Ainsi, les 20 % des foyers qui se situent juste au-dessus des 20 % des plus défavorisés (1 130 euros par mois en moyenne) enregistrent, après transferts, une baisse de niveau de vie de 0,4 %. Le troisième quintile (1 541 euros en moyenne) voit son niveau de vie diminuer de 8,4 %. La PPE représente pour bon nombre des foyers modestes qui la perçoivent un soutien important. La leur retirer serait un nouveau coup porté aux classes moyennes. Cela va accentuer la polarisation de notre système social.

Un Français sur deux craint de basculer dans l'exclusion. Cette peur est-elle justifiée ?

Il faut distinguer deux notions : le déclassement (le fait qu'un individu réussisse moins bien que ses parents) et le descenseur social (un individu qui, à l'échelle de sa vie, bascule dans une situation plus défavorable qu'avant). Ces deux réalités alimentent un sentiment d'anxiété fort. Ce dernier est en partie exagéré, mais il renvoie à une vulnérabilité plus grande qui, elle, est bien réelle. Ce qui tend à la généraliser, c'est la diffusion d'un type d'emploi qui ne protège pas de la pauvreté, qui ne donne pas aux gens les marges de manoeuvre dont ils ont besoin pour faire face aux coups du sort (perte d'emploi, maladie, divorce...)

Que pensez-vous de l'obligation qui va être faite aux chômeurs d'accepter toute offre raisonnable d'emploi ?

Cela relève d'un schéma mental qui consiste à rechercher la faute toujours du côté de celui qu'on appelle la personne démunie ou hors emploi. Une présomption d'"assistanat ", de paresse et de culpabilité pèse sur tous les individus qui, à un moment, ont besoin du soutien de la collectivité. Comme si les gens organisaient volontairement leur inemployabilité. C'est infondé statistiquement et ça ne correspond à rien de ce que les études qualitatives peuvent montrer. Il peut y avoir ponctuellement des abus. Mais on ne fonde pas une politique sur les cas marginaux.

Le discours qui vilipende les fraudeurs et les assistés est une manière de ne pas s'occuper du vrai problème. Le vrai problème, c'est que les emplois qui sont produits ne sortent pas les gens de la pauvreté, pour une part trop importante. Il n'est pas évident que le RSA soit une solution, car il pourrait contribuer à maintenir une certaine pression sur les bas salaires : pour des employeurs mal intentionnés, le RSA pourrait se substituer à la part des salaires qu'ils se dispensent de verser.

Les réformes actuelles sont-elles cohérentes avec les discours ?

Les réformes sont cohérentes et inégalitaires. Nombre de mesures mises en oeuvre avaient été annoncées. En revanche, pendant la campagne, Nicolas Sarkozy a laissé entendre que les plus vulnérables, les travailleurs, ceux qui se lèvent tôt, avaient grand intérêt à ce qu'il soit élu. La seule lecture de son programme le démentait. La suite l'a confirmé.

Le " paquet fiscal " d'août 2007 a soustrait encore davantage à l'impôt les foyers les plus privilégiés et a privé la collectivité de ressources fiscales importantes. Au contraire, certaines mesures défavorisent les plus modestes et les classes moyennes (franchises médicales ou réforme à venir des seuils de majoration des allocations familiales).

Source : Le Monde en date du Mardi 20 mai 2008. Patrick Savidan est Maître de conférences en philosohie sociale et politique à Paris-IV et Président de l'Observatoire des inégalités. Propos recueillis par Emmanuelle Chevallereau.

Posté par AMBROISE_NPS à 10:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]

Commentaires sur "LES REFORMES MISES EN OEUVRE SONT INEGALITAIRES"

Nouveau commentaire